L'ARCHITECTURE A GRAREM: R+2=0

Publié le par el hiya

FATHY, LE DUC, LE CORBUSIER, SINAN ET LES AUTRES

 

 Le dictionnaire définit l’architecture comme suit : « C’est l’art de bâtir selon des proportions et des règles déterminées par les caractères et la destination des édifices ».

L’éminent architecte égyptien Hassan Fathy apporte quant à lui la précision suivante : 

« Les caractéristiques d’une construction sont déterminées par l’ensemble des décisions apportées par chacun de ceux qui ont leur mot à dire à chaque étape de cette construction ». Or on sait que l’un des facteurs déterminants dans la création architecturale c’est le milieu social et pour concevoir un espace, on doit lui donner une identité pour qu’il soit une réponse à la demande d’une société qui ne restera malgré les influences qui la touchent qu’une société authentique ayant son identité propre. Pour Le Corbusier, l’architecte est celui qui doit résoudre les conflits sociaux par une intervention sur l’organisation des espaces urbains et architecturaux. Selon Bachelard, la maison symbolise l’être intérieur, un symbole féminin avec le sens de refuge, de mère et de protection, ce qui pousse l’homme à construire des maisons et des villes : un lieu pour se l’approprier et en faire le sien à son image. Depuis l’age de pierre jusqu’à l’age de la puce électronique tout au cours de l’histoire, l’urbanisme et l’architecture ont tenu une place prépondérante dans la hiérarchie des activités humaines. Avant de découvrir le feu, l’araire et l’arme de chasse, l’homme après les besoins de nourriture, a senti la nécessité d’un abri avant même de penser à un habit. Il a commencé par habiter des grottes, puis des huttes, des cités lacustres, des igloos, des tentes, des campements de toile, puis, peu à peu, l’homme s’est sédentarisé et s’est mis à bâtir en pisé, puis en terre cuite au soleil, en pierre,en béton armé, en acier et en verre, en bétons légers et voila en ce début du 3eme millénaire qu’il retourne à ses premiers matériaux : le bois, le gypse, le terra block.

         L’architecture, comme le souligne Viollet le Duc, « est le signe visible des mœurs d’une nation, de ses goûts, de ses tendances, plus que tout art peut-être, elle laisse une trace durable de l’état intellectuel d’un peuple, de sa vitalité, de son énergie ou de sa décadence ». Chaque ouvrage réalisé indique un produit fortement personnalisé reflétant une sensibilité aussi bien individuelle que collective. Et nous autres en Algérie en général et à Grarem tout particulièrement, que laisserons-nous donc demain ? L’Algérie a été un carrefour des civilisations : avec l’arrivée des différentes colonisations, aussi bien les Phéniciens, les romains, les arabes, les turcs et finalement les français, un riche patrimoine urbain et architectural a été laissé. Mais apparemment personne n’en tient compte. Les ouvrages de notre passé existent et témoignent d’une vieille civilisation. Il suffit de les regarder et de les comprendre, comprendre le village kabyle, celui des Aurès, les casbahs, le M’zab, la qalaa des Beni Hammad ou la qalaa des Beni Abbas. Une civilisation se mesure à la qualité de son urbanisme et de son architecture. Que reste-t-il de l’empire romain, si ce n’est les vestiges de ses villes qui nous émeuvent encore. Comprise entre le XIVe et le XVIIe siècles, la production architecturale à l’époque de l’empire ottoman dotera l’Algérie de vestiges considérables et d’un important essor urbain et architectural. Patrimoine dû au génie des hommes-bâtisseurs qui succéderont à l’illustre Sinan, architecte islamique, sous le règne de Salomon le magnifique. 

LA MAISON TRADITIONNELLE  : DAR OUA DOUAR 

          Plus prés de nous et jusqu’à l’indépendance du pays, la maison traditionnelle était conçue suivant une typologie propre aux zones de montagnes (Grande et petite Kabylie, Aurès) et atteste de la pérennité de cette architecture correspondant à un mode de vie et à une organisation socio-économique rurale, avec des particularités orographiques. Nos ancêtres, montagnards ne voulaient surtout pas vivre dans des grands ensembles et se contentaient d’être dans des petits groupements. Ils construisaient avec un savoir-faire et savaient le modèle de maison qui s’adapte le mieux à leur mode de vie. Ils faisaient en quelque sorte de l’architecture sans architecte. Tout se matérialisait suivant leurs activités et celle de la famille. Rien n’était conçu maladroitement, ce qui leur a permis de jouir d’une parfaite harmonie avec leurs espaces.  L’habitat de type rural sur tout le territoire de la commune de Grarem était alors invariablement implanté sur des sites toujours choisis sur un promontoire et surplombant généralement les alentours. Un tel choix est généralement lié au souci de défense contre l’étranger indésirable ou les razzias belliqueuses. Mais en plus de cet aspect, le site est propice à la défense contre les risques d’inondations provoquées par les crues des oueds en périodes de pluies. La proximité des vergers familiaux. Une distance acceptable par rapport aux sources d’eau et la solidité du sol déterminent également le choix du site de la construction qui tout en étant tenue à distance des autres maisons du voisinage ne doit pas pour autant en être très éloignée, pour permettre la mise en œuvre de la solidarité en cas de nécessité. La physionomie de la maison traditionnelle est une image de la structure familiale des populations locales et de leur mode de vie, marqué par un antique patriarcat : Les maisons sont généralement constituées d’une chambre pour le chef de famille et d’autres, dont le nombre est lié à celui des membres de la famille, accolées les unes aux autres et donnant directement sur une cour spacieuse « m’rah ou haouch », c’est l’espace où se reflète l’unité familiale autour de l’autorité patriarcale. Elle est le lieu où s’effectuent les affaires domestiques importantes. Afin de protéger le foyer contre les rigueurs du froid et de la chaleur torride de notre région, une des façades est accolée contre le flanc de la montagne ou de la colline, dont la maison épouse le relief, sans s’en détacher. Leur faisant vis-à-vis (de l’autre côté de la cour) on trouve le local pour les animaux appelé « el gourbi » ou « el kouri » (du mot écurie) auquel est accolée « en’ouala » qui fait office de cuisine où la galette est cuite sur du feu de bois ou de paille dans un âtre en terre cuite : « tadjine ». La maison dans nos mechtas était construite en pierre taillée en moellons avec un liant en terre sélectionnée (khamra) et des éclats de pierres pour remplir les vides appelés « grich ». La toiture est constituée de madriers, chevrons et lattis de roseau (ou latte), la couverture étant en tuiles rondes appelé « karmoud 3rab », les pignons sont terminés en triangle et sont appelés « chahdatte », les façades principales et posterieures sont décorées tout au long de la partie supérieure du mur, sous la saillie de tuiles (Chrafa), par de la brique pleine ou de la tuile disposée en des formes constantes. Une autre variante de conception, plus ancienne, consiste à édifier une maison d’un seul tenant, avec une partie basse appelé « k’na » qui s’arrête au niveau du pilier central de forme carré appelé « 3arsa » ou « r’kiza » et servait à stocker l’eau et même à loger les animaux domestiques (brebis, chèvres, vaches). A la base du mur pignon est pratiquée une ouverture pour dégager les eaux usées appelée « 3ine awguig » (hachakoum). L’autre partie plus élevée appelée « Rahba » servait de living et chambre à coucher pour toute la famille. Son parterre est couvert d’une couche de terre, dont la finition est assurée par une barbotine à base de bouse de vache, qui après séchage se transforme en croute assez dure qui ne vaut pas le granito mais en joue le rôle. La dénivellation entre les 2 parties de l’habitation est appelée « El M’rad ». Tout au fond de la pièce dans la partie supérieure un autre élément dit « edetchane », une sorte de banquette de 50 cm de large et qui sert à ranger les choses ordinaires de la maison. Parfois une sorte de silo en terre séchée, « El Gaboucha » y  est dressée et en fait partie intégrante, elle sert à entreposer le blé. D’autres éléments sont laissés au bon soin des femmes comme la décoration et l’arrangement des objets usuels et la literie. Pour se faire, elles ont pris soins en cours de travaux, d’aménager des petites niches et des surélévations à même le mur. Même les réservations pour le montage du métier à tisser (el mensadj) ont été pensées par elles.

          Bâtir sa maison était une tache éminemment sociale qui donnait lieu à la solidarité des autres membres de la communauté  «Touiza». La première opération, très symbolique, étant l’ouverture des tranchées pour les fondations (on dit : « chekk essass ») et ça donne lieu à l’immolation rituelle d’un mouton et à la préparation des crêpes (Ghrayef) et tout le monde est convié ensuite au festin. Manger en groupe étant perçu comme signe d’unité et de fraternité ayant pour fonction de raffermir la trame sociale. La cour comporte généralement une seule issue vers l’extérieur «Bab ettar3a ». Mis à part le côté comportant cette sortie l’ensemble de l’habitation est entouré d’un enclos, le plus large qu’il soit, construit en pierres sèches sur une hauteur de 60 à 80 cm par-dessus lequel est posée une haie de ronce de jujube sauvage «sedra» ou de «kendoul». C’est le «Zarb». Le plus souvent cette clôture est complétée par une haie de cactus (handi) et de jujubier épineux pour donner un aspect beaucoup plus fortifié à l’habitation. Dans ce vaste enclos on retrouve aussi bien des jardins potagers que des poulaillers (Groura) et le stock du bois de chauffage et de cuisson ainsi que de la bouse de vase séchée confectionnée en une forme ovoïde, c’est la «Z’riba». Pas loin on trouve aussi 2 petits cratères, le premier toujours rempli de cendre, qui sert de four pour la cuisson des ustensiles en terre, c’est la «Mahma», le deuxième sert à battre l’huile d’olive avec les pieds, c’est la  «Djabia».

ARCHITECTURE OU ANARCHI … TECTURE 

              Après l’indépendance, ce type de maisons a cédé la place au béton et à la couleur terne du parpaing. Le type d’habitation avec des chambres de 4m x 4m + couloir et dalle pleine est apparu et s’est répandu dans tous les villes et villages qui ont subi un exode rural sans précédent. C’est le temps du fameux reçu de 100 dinars, payé comme droit à construire et qui va avoir une importance considérable lors de l’opération régularisation des constructions illicites en 1985. Au moins jusqu’en 1974 et la promulgation de l’ordonnance sur les réserves foncières, c’est le libre cours à tous les dépassements en matière de construction et d’urbanisme. Apres, l’opportunité a été donnée aux communes de créer des lotissements qui vont quelques peu structurer les zones urbaines. A Grarem, c’est pas moins de 24 lotissements qui ont été crées de 1979 à ce jour, pour un total de 1429 lots. Sans compter ceux crées pour y implanter les logements évolutifs qui pour certains, constituent les futurs bidonvilles, en raison de l’absence d’une identité architecturale. L’occasion a ainsi été donnée aux citoyens de faire appel à un architecte et à demander un permis de construire. C’est l’apparition d’une conception plus recherchée de l’habitation avec un hall central, véranda, loggia, salle de bains et cuisine intégrée. Mais que certains ont quand même transgressé par la suite avec ces maisons devenues commerçantes et non d’habitation (on ne voit aucune maison sans une rangée de garages), rarement agréables à l’œil, et pas capables de refléter un cachet architectural digne de ce nom. Les gens ont encore l’esprit familial et font construire des maisons tribales qui tiennent plus de l’immeuble que de la maisonnette avec son raisonnable 5 pièces. Toute une panoplie d’instruments juridiques n’a pas mis fin à la destruction des patrimoines culturels, et de surcroît n’a pas pu arrêter les constructions illicites qui déforment les cités. Nos villes se clochardisent ! Nos campagnes s’y sont mises également. De maisons individuelles en immeubles, les tissus, urbain et rural, se couvrent de pustules gangrenants, véritables insultes à l’environnement. Les lois ne sont plus respectées en raison des pressions et de grands appétits.                                                                                                                                                              De De son côté l’état à travers ses différents plans s’en donnait à cœur joie dans des programmes d’habitat à travers tout le territoire national. Pour faire face à une urbanisation à outrance : De 5% avant l’incursion française, la proportion des populations urbaines en Algérie passait à 25% en 1954 et 33% en 1966. Aujourd’hui plus de la moitié vivent dans les villes et le taux tend vers les 60%. On construisit donc ces cités nues, boueuses en hiver et poussiéreuses en été. Parce que, dans leur précipitation, les constructeurs ne prirent même pas la peine de goudronner les allées. Cités sans âme, parce que démunies de tous les équipements collectifs qui font cadre de vie et d’où la nature et les espaces verts sont exclus : pas une place ombrageuse et souvent pas un seul arbre dans ces cités où l’esthétique était mise au second plan. La nature n’est pas seulement un décor pour l’homme. C’est une donné biologique. Loin d’être en trop dans le paysage urbain, elle lui est au contraire nécessaire et comme on n’a pas trouvé le moyen d’installer les villes à la campagne les urbanistes doivent introduire d’une manière disciplinée sous forme de grands parcs, de jardins publics, de petits squares, de place en bas des immeubles, de rangers d’arbres le long des trottoirs. Ce sont de « mini sources à oxygène » où l’on aime à se reposer, rêver ou lire en attendant peut-être la prochaine sortie en foret ou dans les champs. La norme internationale recommande au moins 10 m2 de verdure par habitant. Les pouvoirs publics ont procédé à une modélisation centripète de l’Algérie : Quand on prend la route vers les terres profondes du pays, on ne peut s’empêcher de bailler d’ennui devant l’uniformité des patelins que l’on traverse. Tous baignent dans une sorte de culture de l’indéfini. Tahar Djaout avec son regard perçant de poète disait, au sujet de la ville dénaturée et sans vie, dans un article intitulé : « Architecte : l’homme invisible » : « Les gros ensemble d’habitation comme les constructions individuelles s’élèvent un peu partout, rarement agréables à l’œil, rongeant comme d’immenses verrues le paysage urbain ou le prolongeant en un désolant entassement de cubes. Et (signe des temps ?) les ensembles d’habitation posée là en toute hâte n’ont même pas eu le temps de se voir attribuer un nom qui les humanise. Nous assistons à l’émergence de véritables « cités numériques » : cité des 528 logements, cité des 800 logements… ». Très peu de villes d’Algérie peuvent se vanter de posséder l’aine citadine. C’est un véritable processus de rurbanisation a dit Marc côte. L’exode rural a drainé des néo-citadins (nouveau concept) dans les villes. Ce rétrospectif historique permet de démontrer combien la gestion des villes a pu échapper aux projections de nos planificateurs les plus perspicaces. D’autant plus qu’un nouveau facteur impulsateur d’exode est venu compliquer encore plus les choses durant les années 90 : La conjoncture sécuritaire. Il fut un temps, où nos villes avaient une identité, ayant chacune d’entre elles un aspect particulier. De nos jours elles n’ont plus qu’un aspect banal, sans attrait. Désormais la ville doit être supprimé et remplacé par le mot « agglomération ». Cette attitude a donné lieu à l’incohérence architecturale actuelle qui reflète un phénomène typique de société avançant sans boussole, au jour le jour, allant d’une mode à l’autre.

             Le graremien ne fait pas exception à la règle, il n’hésite pas à transgresser la réglementation, peu importe son niveau d’instruction, il se fait dresser un plan par un architecte juste parce que c’est exigé, mais pour la réalisation il n’en fait qu’à sa tête: Le coefficient d’occupation du sol (COS) ou le coefficient d’emprise au sol (CES), la hauteur limite, ça le laisse de marbre.

             Bien sûr une société ne s’improvise pas du jour au lendemain, mais la tentation la plus fréquente dans combien de pays est de se laisser couler dans un laisser-faire administrativement réglementé, répondant plus ou moins bien aux problèmes immédiats par l’utilisation de méthodes expéditives  empruntées à d’autres horizons bureaucratiques et totalitaires. Les raisons qui poussent les concepteurs à réaliser de telles bévues participent du phénomène de plagiat.

             C’est pourquoi, on doit réfléchir sérieusement pour trouver un modèle de maison qui prendra naissance de l’architecture traditionnelle, mais avec des retouches de l’architecture moderne. Une maison idéale pour chaque algérien; celle qu’on dessine enfant et qui reste enfouie dans notre inconscient et que le monde moderne ou urbain frustre.

VUE SUR LE BARRAGE

A PARTIR DE MA MAISON NATALE

Publicité

Publié dans GENERALITES SUR GRAREM

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
R
riad une grande salutation de doha pour les graremiens et toujours en attente de voir beaucoup de photos prise de vueriad ou abdelbaki aljazeera channel
Répondre
C
Salut Azzouz ! un salut de Grarem à Mascat.<br /> bienvenu parmi nous, un intel comme toi mérite une hospitalité distinctive , espérant  te voir commenter plus souvant . en fait  il y a dans ce blog beaucoup de mots de notre dialecte locale en voie de disparition que tu en as besoin pour ton recueil , tiens toi bien .<br />                                                                                         Chérif.
Répondre
C
Salut abou Omar! <br /> La prochaine  fois  je  te  laisse  dégainer  le  premier , et  sois  sûr que  tu  me  verras  dégainer  juste  après , seulement  n'attends  pas que  quelqu'un  d'autre  le  fasse  avant  toi . 
Répondre
E
Salut Azzouz ! Bienvenue sur mon blog, ça me fait plaisir d’avoir de tes nouvelles. J’espère que tu vas bien, ainsi que ta famille, à Oman où tu es prof d’université. On s’est rencontré cet été à Grarem. Je te remercie pour les compliments en espérant être toujours à la hauteur. Pour ce qui est de Nouar Bouhala qui devient de plus en plus un véritable musée, tu viens de me donner l’idée de le rencontrer et d’essayer de publier quelque chose à son sujet, s’il le voudrait bien.<br />                  Bien le bonjour de Grarem et bonne année 2009.
Répondre
E
Bonsoir Abou Omar !<br /> Bien sûr que Chérif est plus rapide que toi. D’ailleurs la dernière fois que tu m’avais rencontré, c’était lui que j’attendais. Tu m’avais demandé ce que je faisais là et je t’avais répondu que j’attendais quelqu’un, un tireur rapide, et tu m’avais demandé : « il est très rapide ? », j’ai dis que « c’était pas le type à dégainer le premier, mais si on lui tire dessus on est sûr de le voir dégainer juste après ». Tu m’avais répondu alors, avec l’air sceptique, en disant : « Des mecs comme ça, j’en connais pas des masses ! ». Pour ce qui est du français, tu le parles mieux que je. EL KENTAS, ESTAH il y’avait sûrement un STAH dans votre ancienne maison, n'est-ce pas?
Répondre