LA LANGUE PARLEE A GRAREM: BIENVENUE CHEZ LES TCHIS
Les graremiens ont-ils un complexe par rapport à leur langue parlée ? Assurément non pour la plus grande majorité. N’empêche que vis-à-vis des autres accents à travers le pays, elle n’est pas placée parmi les meilleures qui soient, loin s’en faut. A tel point qu’en se déplaçant ou en s’établissant ailleurs, les graremiens s’efforcent vite fait de modifier leur accent, soit provisoirement soit définitivement. Une telle attitude est due au fait, que des qu’on prononce quelques mots avec le son « tch » ou le « q » à la place du « k », ça suscite l’étonnement et, parfois même de l’ironie, chez nos interlocuteurs.
A-t-on le droit de nous demander d’éviter de dire « tch » au lieu de « k » ? Est-ce- qu’on demanderait à un annabi de prononcer « zoudj » au lieu de « zouz » pour dire « deux » ? Ou à quelqu’un de Laghouat de prononcer « gh » au lieu de « q » (Laqouat) ? Depuis notre naissance, on n’a entendu que cette prononciation, mais au fur et à mesure qu’on grandissait et en allant à l’école on s’est trouvé dans l’obligation d’apprendre la façon standard (correcte ?) de prononcer ces mots. L’importance de l’expression orale dans toute culture est indéniable. Les racines de cette culture se retrouvent dans les langues locales ou vernaculaires. La variété et la richesse de cette culture orale se retrouvent dans les légendes et dans les contes (Loundja bent el ghoul), dans les poèmes épiques à la gloire de quelques valeureux guerriers (grarmi assal matssal ou fiha matrassam ou qi nadjbad sifi koulha takhda3 oua tsalam), dans les proverbes (tchi tachba3 labtane, etqoul lerras ghani), dans les berceuses d’enfants (nenni nenni ya bacha ouach endirou ala3cha, ndirou l’djari bedebcha), dans les devinettes (hamra tlali fi tchaf 3ali), dans les chansons de joie (H’med el féne dima zehouane) ou de tristesse (qoulou lemi ma tebqich ya l’menfi), dans le parler quotidien même (Sbah el kheire ya bent echeikh lekbir ya li snanha fedda oua soualefha h’rire, ma nahdrou ouala s’qette khire). Doit-on se débarrasser à jamais de notre façon de parler ? Jamais ! Au grand jamais ! Ce serait renier sa langue maternelle, ses ancêtres, son histoire, sa personnalité. Elle fait partie intégrante de notre patrimoine culturel. Par contre on peut s’adapter, car tout dialecte ou langue peut s’adapter aux exigences de l’heure (par emprunt ou création) et rendre les services dont a besoin la communauté qui les parle.Tout linguiste nous dira que nulle variété linguistique n’est inférieure à aucune autre. Le péril existe lorsqu’une variété linguistique arrive à disparaître. Parmi les causes menant à l’extinction d’un dialecte nous pouvons mentionner la standardisation d’une langue particulière qui tend à niveler les différences linguistiques. Plus les membres d’une société opteront pour la langue standard et moins de sujets parleront les dialectes qui verront ainsi leurs fonctions s’effriter pour disparaître entièrement.
Aux Etats-Unis, par exemple, il fut un temps où l’influence des moyens de communication (radio et TV) a été perçue comme un danger capable d’éradiquer les particularités locales. Ceci a fait dire à John Steinbeck (« Travel with Charley ») : « Le langage de la radio et de la télévision devient standardisé, il devient peut-être du meilleur anglais que nous ayons jamais utilisé. Tout comme notre pain mélangé et cuit, empaqueté et vendu sans risque d’un accident dû à la faiblesse humaine, est uniformément bon et uniformément sans saveur, ainsi notre langage deviendra un seul langage…Les figures, les idiomes du langages qui font que celui-ci est riche et rempli de poésie du lieu et de l’époque finiront par disparaître et à leur place, il y aura un langage national enveloppé et empaqueté, standardisé et sans goût. Ce que je pleure ne vaut peut-être pas la peine d’être sauvé, néanmoins, j’en regrette la perte ». De toute évidence, l’homogénéité linguistique n’est qu’un leurre, une utopie. Alors, en tant que graremien, je tiens à ma particularité linguistique. Elle n’est nullement un handicap, beaucoup de natifs de Grarem ont très bien réussis et sont installés un peu partout à travers le monde. Soyons naturel, restons nous-même, restons cool et on ne s’en portera que très bien.