HISTOIRE DE GRAREM

Lundi 23 mars 1 23 /03 /Mars 00:00

   Les chemins de 

 Meriem Bouattoura 

Un titre rouge-sang barre la « une » de « Le dépêche de Constantine », ce 9 juin 1960 : « Hamlaoui Abattu ». On y apprend que dans la nuit du 8 juin, « sur information », le bouclage de toutes les issues des rues Cahoreaux-Colbert est opéré par l’armée française. Objectif : Hamlaoui. 

« Tout, dans les parages et sur les lieux, retrace la violente bataille livrée. Des pans entiers du mur ont cédé sous les explosions », signale encore le journal. Bilan : « deux morts parmi les assiégés : le célèbre Daoudi Slimene, plus connu sous le pseudonyme de Hamlaoui et une femme, sa campagne probablement, Bouattoura Meriem, surnommée Yasmina.

                  Le chemin de Constantine

Témoignage de Bachir Bourghoud « il était environ cinq heures du matin quand Hamlaoui est venu me réveiller et m’avertir que l’armée nous encerclait. Je suis allé réveiller Meriem, il faisait encore sombre. De nos fenêtres, on voyait le déploiement des soldats. J’ai demandé à Hamlaoui, qui avait une meilleure connaissance des lieux, s’il y avait une issue possible pour sortir, il m’avait répondu que non. Il ne nous restait plus qu’à résister ».

    En novembre 1959, Constantine est érigée en « Mintaqa » de la wilaya 2. A cette « Mintaqa 5 », placée sous la responsabilité de Messaoud Boudjeriou, étaient assignés au plus fort de l’opération « pierres précieuses », lancée par l’armée française contre la wilaya 2 – des objectifs politico-militaires précis : assurer le ravitaillement du maquis, préparer des bases de repli pour le P.C. de la wilaya, gagner au front les secteurs libéraux de l’opinion algérienne et même européenne, pour couper court à l’idée de 3eme force,  encouragée par De Gaulle. C’est à ce titre que des cadres du maquis sont réorientés sur la ville de Constantine.

    Témoignage de Fatima-Zohra Boudjeriou – « J’ai connu Meriem au maquis. Elle s’occupait d’un hôpital dans la mintaqa 3. C’était une fille courageuse et efficace. Elle prenait un soin particulier de ses malades, y compris lors des bombardements. Fin 59, elle m’avait demandé d’intercéder auprès de si Messaoud pour rejoindre la mintaqa 5. Elle souhaitait intégrer les groupes de FIDAYE de Constantine ».

   Meriem Bouattoura fait part au commandant de la mintaqa de son désir de participer, de manière plus directe, à l’action et sa demande est agréée.

    Témoignage de Mme Khadra Belhami Mekkidèche – « Meriem ne cachait pas son désir de participer directement à l’action ».

     Explications de Bachir Bourghoud : « nous avions demandé aussi à ce qu’il y ait des filles avec nous parce que grâce aux filles, les liaisons étaient beaucoup plus simples. Meriem était parmi les filles qui avaient été retenues. C’est ainsi qu’elle a rejoint Constantine. C’était au début de l’année 60 ».

                  Le chemin du maquis 

   Meriem Bouattoura, selon des témoignages concordants, rejoint le maquis en décembre 1956. Elle a alors dix-huit ans. Etait-elle encore au lycée ou avait-elle raté son bac ? issue d’une famille aisée – son père, commerçant possède une boutique d’articles de confection – elle passait alors pour une « occidentalisée ».

     Dans l’organisation de l’ALN, Sétif se trouvait à l’intersection de trois wilayas.

      Témoignage de Mme Khadra Belhami Mekkidèche. « Meriem est montée au maquis à la même période que Massika Benziza, Aicha Guenifi et Yamina Cherrad. Pour rejoindre la wilaya 2, le paysage se faisait par la ferme Dilmin, à Tachouda du coté de El- Eulma. C’est le chemin que nous avions emprunté, Kheira Zerrouki, Zoubeida Zerrouki, Malika Kharchi et moi-même ».

     Les jeunes recrues, susceptibles de renforcer le secteur sanitaire de l’ALN, étaient, en wilaya 2, orientées sur Oued-zhor. La formation était assurée sous la direction du Dr Lamine Kheine et de Abdelkader Boucherit. Elle était dispensée à ceux et celles qui avaient un niveau scolaire suffisant. Ces assistantes sociales – Mourchidates -, infirmiers et infirmières, sortis de « Oued-Zhor », étaient par la suite affectés et c’est l’itineraire qui conduira Meriem Bouattoura à l’hôpital de « Khneg-Mayou ».

              Le chemin du « Fidaye ». 

    Sur les trois groupes Constantinois, ceux de Amar Rouag, Bachir Bourghoud et Abdelhamid Kerrouche, Le troisième est vite décimé. Abdelhamid Kerrouche tué. Abdelouahab Benyamina et Malika Hamrouche blessés et capturés, le problème se posait de rétablir le contact entre le groupe Rouag et le groupe Bourghoud.

       Témoignage de Bachir Bourghoud – « J’étais au Hamma. J’ai attendu une vingtaine de jours, avant d’avoir le contact avec Hamlaoui et Meriem et d’intégrer Constantine ».

       Souci de Bachir Bourghoud : renouer les fils avec Amar Rouag, Amar Kikaya et Fadila Saadane.

        Hamlaoui lui fait part d’une décision d’exécution d’un traître, opération à laquelle participe aussi Meriem Bouattoura. « J’ai demandé à Hamlaoui de surseoir à l’action. La priorité des priorités étant de se voir et de réorganiser l’action. Hamlaoui a fait alors valoir que cette action ne pouvait pas me déranger. Reste ici, je vais avec Meriem régler l’affaire et je reviens. J’ai préférer les accompagner ».

      Entre Sidi-Mabrouk – l’hippodrome et la foret d’El-Gammas, le scénario mis en place par Hamlaoui, butte sur l’imprévisible: le traître, effectivement piégé, survécut aux deux balles que deux jeunes fidayines lui avaient tirés dans la tête. Le risque venait de ce qu’il connaissait les noms de ceux qui étaient chargés de son exécution. De cache en refuge, le groupe Bourghoud – Hamlaoui – Bouattoura – Sidi-Mabrouk puis le centre-ville – se résoud à faire passer les deux fidayines au maquis, par mesure de sécurité. Rue caraman, à hauteur de la celebre pâtisserie « Le poussin bleu », Hamlaoui, qui conduit la voiture où se trouvait tout le groupe, ralentit et désigne le prochain refuge vers lequel ils devaient se replier. « C’est là que nous allons revenir ». Au premier étage d’une maison, au carrefour de la rue Cahoreaux et la rue Colbert. C’est cette indication qui devait s’avérer fatale.

             La mort de Meriem 

      L’assaut est féroce, Mohamed Kechoud et Meriem Bouattoura disposent de grenades et de pistolets automatiques. Hamlaoui et Bourghoud de mitraillettes. Deux tentatives de sortie échouent, Meriem est chargée de brûler tous les papiers et biens personnels du groupe.

      Témoignage de Bachir Bourghoud – « ils ont lancé trois bombes lacrymogènes, nos yeux étaient en larmes, Meriem nous avait confectionné des chiffons mouillés pour nous protéger. Ensuite, ils ont balancé les obus. La première touchée par les éclats fut Meriem. Quand j’ai entendu son cri, je me suis dirigé vers elle, elle avait la jambe sectionnée et perdait beaucoup de sang. Je lui ai fait un garrot de fortune avec mon chiffon, elle m’a demandé de l’achever. Hamlaoui fut touché à la poitrine. Et, moi-même j’avais reçu des éclats dans la tête avant de perdre conscience. Au réveil, nous étions à la cité Ameziane. J’entendais Hamlaoui, il était encore en vie.Meriem était étendue, elle était morte ».

       Est-elle arrivée vivante à la cité Ameziane ? Témoignage de Mme Fatima Zohra Boudjeriou : « En dépit de son état grave, les détenus qui étaient alors à la cité Ameziane l’ont entendue crier « vive l’Algérie libre et indépendante, à bas le colonialisme ». On lui a fait une piqûre pour l’achever ».

      Mériem avait, dit-on, maintes fois exprimé le désir de « mourir à Constantine », elle qui portait la jeunesse, le charme, mais aussi la détermination comme Massika Benziza, Salima Mehazem, Rouquiya Ghimouze, Meriem et Fadila Saâdane ou Mebarka Loucif.

                                                  Chafik BENHACENE

       (in revolution africaine N° 1358 du 9 au 15/3/1990)

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Mercredi 31 décembre 3 31 /12 /Déc 00:00

        De tout temps la question de l’origine et de l’évolution de l’espèce, la vie dans sa continuité et son changement a préoccupé les scientifiques. Il y’a eu d’abord l’apport de la Grèce antique avec Thalès, Anaximandre, Héraclite, Démocrite, Ampedocle et Aristote. A l’époque Romaine on retiendra essentiellement l’œuvre de Lucrèce. Cet apport gréco-romain va être nettement approfondi par les penseurs musulmans. Dans le Coran, plusieurs sourates parlent de l’origine des espèces et de leur multiplicité. Je cite : « Dieu fait succéder tour à tour, le jour et la nuit. Il y a certes, dans ceci, un exemple pour les hommes doués d’intelligence. Il a crée d’eau tous les animaux. Les uns marchent sur leur ventre, d’autres sur deux pieds, d’autres sur quatre… » (Sourate 24, verset 44). 

          Dés le 10e siècle de l’ère chrétienne, la vision des penseurs musulmans a traduit, indéniablement, ce mouvement générateur des êtres, de sorte que la pensée de beaucoup d’entre eux annonçait déjà ce que le monde moderne développera. Ce sont Ibn Sinna (980-1037), Ibn rochd, Djelal-Eddine Rumi (1207-1273) et Ibn Khaldoun (1332-1406). Pour Djelel-Eddine Rumi, « l’homme vint tout d’abord dans le règne des choses inorganiques, puis de là il passa dans le règne végétal, ne se souvenant pas de sa condition précédente. Et alors il passa à l’état animal, il ne se rappela plus de son état végétal : il ne lui restait que l’inclination qu’il éprouva pour cet état… Puis l’homme est entré dans l’état humain ; de ses premières années, il n’a point de souvenirs et sera de nouveau changé ». 

           Ibn Khaldoun, sans attendre Darwin (au 19e siècle), écrit «que l’on contemple l’univers de la création. Il part du règne minéral et monte progressivement de manière admirable au règne végétal, puis animal ; le dernier plan minéral est relié au premier plan végétal. Le dernier plan végétal est relié au premier plan animal. Le mot relation signifie que le dernier plan de chaque règne est prêt à devenir le premier du règne suivant. » Et d’ajouter encore « Cette possibilité d’évolution (ISTIDAD) réciproque à chaque niveau de la création, constitue se qu’on appelle le continuum (ITTISSAL) des êtres vivants. » 

           A Grarem on est et on ne sera qu’une particule infinitésimale dans l’espace et dans le temps. Mais notre histoire aura été celle de l’humanité, notre évolution faite de transformations successives a fait qu’on soit là aujourd’hui à la veille de l’an 2009. 

Et en cette occasion, permettez moi de vous  souhaiter une bonne année, pleine de bonheur, de santé, de prospérité et puisse Dieu faire que tous vos vœux soient exaucés.          

 

 

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Vendredi 16 mai 5 16 /05 /Mai 00:00

L’état civil tel qu’on le trouve aujourd’hui est de création purement coloniale. Peut-on le classer parmi les aspects positifs de la colonisation ? Si tant est que la colonisation ait un aspect positif. Toujours est-t-il qu’avant l’occupation de l’Algérie par la France , les noms patronymiques n’existaient pratiquement pas. Pour désigner quelqu’un on reliait son prénom à celui de son père et de son grand père, parfois à celui de sa mère (mais rarement), à son lieu de naissance, à son métier ou à un surnom. La liste des prénoms étant assez limitée, au bout de quelques générations il devenait impossible de reconnaître qui est qui, à moins qu’il ne soit vraiment un personnage hors du commun et dont le nom soit retenu par l’histoire. On peut citer à ce propos l’émir Abdelkader, cheikh Bouamama, El Mokrani et d’autres, finalement pas si nombreux que ça. A Grarem il n’y en a aucun, il faut aller à Chigara pour trouver Bourenane dont le nom est resté. Il y’a d’autres noms dont la mémoire collective a gardé la trace, mais on ignore leur histoire exacte et s’ils ont existé réellement ou si ce n’est que de simples légendes. Je veux parler ici de personnages comme Amar Bouzouar ou Lazrag Melloul. Pour Lazrag Melloul j’ai une version de l’histoire, mais sans aucun recoupement historique. On raconte que son nom s’est pérennisé pour une seule de ses extravagances : C’était un riche propriétaire terrien et au cours des supervisions de ses biens il est tombé amoureux d’une femme qui habitait, en campagne, prés d’une de ses récoltes de blé. Il l’avait vue durant le labour des champs, ensuite durant les semailles, une autre fois pour enlever soit disant les mauvaises herbes au moment de l’apparition des pousses… et puis il n’a plus trouvé de raisons valables pour se rapprocher de sa dulcinée, sous peine d’être découvert et voir son honneur en pâtir, car en ce temps là, l’honneur il n’y avait que ça de vrai. Le printemps arrive, le temps commence à devenir long. Les épis de blé commencent à noircir, c’est le moment où généralement on fait le frik pour la chorba. Lazrag Melloul ne pouvait plus attendre. C’est alors qu’il prit la décision historique qui l’a rendu célèbre. Il fit venir tous les ouvriers saisonniers qui avaient l’habitude de travailler avec lui, et entama la moisson des champs alors que le blé était encore vert, juste pour avoir l’occasion de voir l’élue de son cœur. Depuis et jusqu’à ce jour, lorsque quelqu’un fait quelque chose qui dépasse les normes, on  lui demande s’il se prenait pour Lazrag Melloul. Voila pour la petite histoire. Faits véridiques ou imaginaires, personne ne peut le dire. L’état civil n’existait pas alors. Il ne fut entamé que vers les années 1880 en Algérie et 1890 à Grarem. On passe sur les détails du déroulement d’une telle opération, mais ce qu’on peut relever quand même c’est que des dépassements il y’en a eu, comme dans toute action du colonialisme. Ainsi le choix des noms par les commissions qui se composaient de fonctionnaires et de militaires était tout à fait arbitraire et la plupart du temps péjoratif. Les noms d’animaux il y’en avait comme s’il en pleuvait. Grarem n’avait pas échappé à la règle. Pourquoi croyez-vous qu’on trouve des noms comme : Dib, Taaloub, Boubghel, Boudabba, bghiel, belehssiene, Bouhallouf, Namous, Boudjriou,Boumaaza, Boulatrous, hmama, Ramoul, Rouimel, Bouaanaka, Boulbaïr, Boukleb, Boukatta, Serdouk, etc ?… et si ce n’était que pour les noms d’animaux c’était assez gentil. Avec d’autres superlatifs c’était pire. Mais là, « laisses le puit avec son couvercle! ».

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Voici maintenat le chapitre consacré à «  la création de l’état-civil pour les Musulmans » du livre de CHARLES-ROBERT AGERON : «  LES ALGERIENS MUSULMANS ET LA FRANCE   (1871 – 1919) TOME I page 176.

       La loi du 23 mars 1882 a décidé l’établissement d’un état-civil pour les musulmans d’Algérie. Cette mesure qui s’inscrit dans la ligne de la politique d’assimilation avait été demandée bien avant cette date ; elle n’en rencontra pas moins de grosses difficultés et une assez forte opposition. Pour les apprécier force nous est de rappeler quelques faits simples et quelques données antérieures.

         Les Musulmans, on le sait, n’avaient pratiquement pas de noms patronymiques. On disait généralement, Ali fils de M’hamed, puis Ahmed, fils d’Ali, puis Omar fils d’Ahmed et ainsi à la troisième génération le nom du grand père avait disparu sauf dans les familles où le petit-fils reprenait le nom de son aïeul pour le perpétuer. Si l’on ajoute que la tradition religieuse conseille aux musulmans de donner à leurs enfants mâles des noms de prophètes ou des noms composés avec les attributs de Dieu, on voit que le nombre des noms possibles est assez limité : un millier environ en Algérie. Le nom était donné à l’enfant le septième jour, souvent par un marabout ou d’après un quelconque signe interprété comme un présage. Les gens les plus simples choisissent parfois le nom du mois courant : Rabi, Redjeb, Ramadhân, les noms de personnes, chez les berbères eux-mêmes, étaient généralement arabes, ce qui n’a rien de surprenant si l’on considère qu’un converti à l’islam doit obligatoirement changer de nom. Pourtant subsistaient des noms berbères, turcs, des noms de saints locaux et surtout de nombreux surnoms comme dans toutes les civilisations paysannes.

         Pour les occidentaux cartésiens et pour les administrateurs, ce système qui risquait de faire disparaître les noms des ancêtres et multipliait les homonymes était absurde et était encore aggravé par l’absence de toute pièce d’état civil : pas d’actes de naissance, pas d’actes de décès, pas d’actes de mariage ; la notoriété publique suffisait à tout. « On conçoit, disait Lapasset en 1848, les graves inconvénients de semblables lacunes : l’intérêt des familles, le nôtre même, commandent au plus haut point la création d’une institution qui remplace ou rappelle notre état-civil ».

         Mais cette idée d’état-civil paraissait tout à fait saugrenue aux Musulmans : une pudeur évidente et extrême les retenait de prononcer le nom de leur mère ou celui de leur femme. Après quelques tentatives pour installer un service de l’état-civil à Alger en 1838 et 1848, on essaya par deux décrets du 8 août 1854 d’imposer en territoire civil la constatation de l’état-civil et on remit cette tâche aux bureaux arabes départementaux et aux cheikhs ruraux. Mais on se borna en fait à obliger les pères à des déclarations sur leur famille et la mesure ne toucha guère que les citadins.

          Ces premières velléités d’état-civil dans les tribus donnèrent lieu à de telles résistances qu’on n’insista pas.

           Cependant la nécessité de statuer sur l’état-civil n’apparaissait pas moins pressante. Journellement devant les tribunaux se posaient  des cas difficiles. Les Conseils généraux émettaient le vœu  que « dans le tell, les indigènes soient tenus de prendre un nom de famille et qu’il soit pris les mesures nécessaires pour la  constatation  de leur état-civil ».

            Peu à peu l’administration militaire eut la main forcée : elle décida d’imposer aux caïds la tenue de registres de naissances et de décès et dans les années 1867-1868, on a l’impression à les compulser que ces registres, imprimés en arabe, étaient, au moins dans certaines régions, régulièrement remplis. L’arrêté du 20 mai 1868 où l’en a voulu voir – à tort -  un arrêté de création, chargeait seulement le secrétaire de la djemaâ de la tenue des registres d’état-civil, aux lieu et place du caïd ; il n’était toujours pas questions alors de nom patronymique, ni d’enregistrement des mariages ou divorces.

          Les bureaux arabes redoutaient en effet d’aller plus loin ; encore que le secrétaire de chaque djemâ’a dut théoriquement enregistrer toutes les naissances et tous les décès, il est probable que les officiers n’y tenaient pas la main. Le général Faidherbe en tout cas se signala en proposant de «ne rien négliger pour préparer l’application de la législation française » ; il voulait rendre obligatoire le mariage devant le cadi et astreindre celui-ci à envoyer à la djemâ’a un extrait de tout acte de mariage mais ses collègues pensaient différemment. Les uns croyaient que les indigènes n’accepteraient qu’avec répugnance et s’attachaient à faire ressortir tout ce qu’il y’aurait de hâtif ou même de défectueux dans l’état civil ; les autres ne cachaient pas leur scepticisme : « la plupart de ces prescriptions resteront ou passeront vite à l’état de lettre morte ». De fait, l’état-civil, mollement appliqué, resta, aux témoignages officiels, sans grande portée.

           La loi de 1873 sur la propriété individuelle crut cependant résoudre le problème par son article 17 : « chaque titre de propriété contiendra l’adjonction d’un nom de familles aux prénoms et surnoms sous lesquels est antérieurement connu chaque Indigène déclaré propriétaire au cas où il n’aurait pas de nom fixe. Le nom choisi sera celui de la parcelle de terre ». Même sur le plan juridique ceci ne résolvait rien : comment s’appellerait l’acquéreur ou l’héritier de la terre s’il était dépourvu de nom patronymique ? En 1874 le gouverneur général envisagea donc un projet d’arrêté contraignant tous les indigènes propriétaires ou non à prendre un nom de famille. Ce projet, devenu projet de décret en 1875 à la suite d’un vœu du Conseil supérieur n’avait pas convaincu Chanzy : il ne cacha pas qu’il n’appréciait guère l’opportunité de la mesure et le manuscrit, annoté de sa main, est sabré de remarques sceptiques. Les officiers d’affaires indigènes multipliaient d’ailleurs les mises en garde et proposaient de fixer tout au plus les prénoms : « nul n’aurait de répugnance à accepter définitivement un nom qui aurait été celui de son père ». Mais cette proposition n’indiquait pas le moyen de remédier aux homonymes et ne songeait pas à user pour cela de sobriquets. Visiblement Chanzy décida de s’en tenir à quelques satisfactions de principe vis-à-vis des partisans de l’état-civil et signa plusieurs circulaires prescrivant de généraliser dans les diverses communes la tenue de registres d’état-civil pour les naissances, les décès, les mariages successifs et les divorces.

        Dés le début de l’application, les difficultés prévues surgirent : des craintes de mobilisation, de naturalisation en masse agitaient les indigènes et cela fit surseoir à tout projet plus ambitieux.

        Cependant des officiers voulaient obliger les kabyles à se marier devant le cadi et Chanzy leur donna tort, en refusant son approbation aux amendes qu’ils avaient infligées ; La circulaire de 1876 constatait elle-même  «  que les indigènes ne se conformaient pas complètement à ces décisions » et qu’  « il y’avait des difficultés ». Des arrêtés préfectoraux instaurèrent alors des sanctions pénales et l’omission ou le retard de plusieurs jours dans les déclarations de naissances ou de décès furent considérés comme des infractions spéciales au code de l’indigénat. Mais, même après ces mesures, l’application ne fut, de l’aveu même du gouverneur général Grévy, « ni bien complète, ni bien sérieuse ». Dans bien des circonscriptions les mariages ne furent pas enregistrés et nulle part il n’y avait de contrôle. Dans ces conditions, les statistiques triomphantes et régulièrement en progrès de 1876 à 1880 témoignent surtout de l’ingéniosité des bureaux du gouvernement général.

        Albert Grévy se sentit dés lors tenus de faire mieux, et son premier projet de loi prévoyait l’obligation pour les Musulmans de prendre comme nom patronymique celui qui leur aurait été donné en application de la loi de 1873 et de l’étendre à toute la famille du propriétaire. Ce même projet imposait aussi le mariage devant le cadi, considéré comme le seul légal. Le conseil supérieur saisi du projet rejeta complètement le premier article, mais laissa subsister la déclaration obligatoire du mariage devant le cadi, contraire cependant à tous les usages musulmans. Le projet ainsi modifié devint un second projet de loi déposé le 18 mars 1880, lequel passé au crible de la commission de la chambre des députés présidée par le député d’Oran Jacques fut à nouveau transformé. Le gouvernement se mit d’accord avec la commission dont les amendements furent tous acceptés. Le député Jacques,qui était notaire de profession,obtint que les noms déjà donnés en vertu de la loi de 1873 fussent maintenus de manière à ne pas frapper de caducité les titres de propriété, mais il laissait aux autres pères de famille le choix de leurs noms patronymiques, il fit également obligation de déclarer tous les mariages et les divorces sans qu’il s fussent nécessairement constatés par le cadi : la parole du mari, celle du représentant de l’épouse et de deux témoins (ouali) suffisaient.

        Ce projet de loi fut adopté sans débat à la chambre, après déclaration d’urgence, le 10 avril 1881.

        Au sénat, le rapporteur Casimir Fournier se montra favorable à l’adoption, sans modification, d’une mesure qui « tendait à établir l’ordre dans la famille arabe » ; Mais en séance, le 16 février 1882, le général Arnaudeau s’oppose avec vigueur à cette « nouvelle pragmatique, digne de Philippe  II ». Il fit sourire les sénateurs en ridiculisant la « mise en carte » des indigènes et les effraya en leur révélant l’inquiétude des arabes : « l’état civil servira aux agioteurs à s’introduire dans l’indivision arabe » et facilitera les expropriations. Après avoir prophétisé que la métropole devrait supporter en hommes, en argent, en sacrifices de tous genres les conséquences de toutes ces mesures de violences, il concluait en demandant une expérience préalable en Kakylie. Bien que très applaudie par la droite, cette conclusion trop modérée d’une philippique trop mordante ne pouvait pas modifier l’opinion de la gauche. Celle-ci applaudit Fournier lorsqu’il déclara choisir « le parti de la colonisation qui veut que l’Algérie soit une terre française et qui est disposé à promouvoir de toutes les manières possibles les mesures qui mobilisent la propriété en Algérie.

        En seconde lecture le 6 mars 1882 le général Arnaudeau fut battu sur un amendement prescrivant un vocabulaire officiel de transcription. Le 8 mars le comte d’Haussonville qui avait demandé une application progressive de la loi vit également son amendement rejeté. La loi fut donc promulguée le 23 mars – telle que Jacques l’avait retouchée. Les points controversés furent maintenus : carte d’identité obligatoire (article 6), choix du nom patronymique par le chef de famille ou, à défaut, par le commissaire de l’état civil (article 5), déclaration des mariages et des divorces (article 17).

        L’application de la loi que Jacques avait espéré d’abord faire coïncider avec le recensement de 1881 fut, comme l’avait annoncé I. Urbain, longue et difficile. Le vocabulaire de transcription demandé par le général Arnaudeau ne fut publié qu’en 1891. Les instructions il est vrai furent rédigées en 1885 mais les opérations ne portèrent cette année-là que sur six douars. En 1886 on opéra dans seize douars ; à la fin de l’année 523 000 Indigènes seulement avaient été dotés d’un état-civil. Ces retards étaient d’ailleurs purement administratifs et financiers. Le conseil supérieur avait demandé en 1883, l’inscription au budget d’une somme de trois cent mille F ; or il ne fut rien accordé en 1883, ni en 1884, vingt mille F seulement en 1885 et cent mille en 1886. Un lourd service avec des commissaires locaux, départementaux et généraux, fut alors mis sur pied pour recenser et vérifier les travaux d’état-civil. Ces commissaires, recrutés dans cette catégorie d’hommes promus tour à tour géomètres, commissaires enquêteurs, topographes, agents d’affaires, la plupart ex-sous-officiers écartés de l’armée, étaient des médiocres bons à tout et propres à rien, au jugement d’un haut fonctionnaire algérien. Leur travail fut conforme à ce qu’on pouvait attendre de pareils hommes.

        D’abord ils voulaient faire table rase du passé : tous les résultats antérieurs acquis par l’action des notaires, des registres hypothécaires et des premiers agents de l’état-civil furent remis en question. De plus on procéda douar par douar, ce qui obligeait à laisser de côté les membres des familles se rattachant à celles que l’on recensait. Ces absents baptisés d’office se trouvèrent disposés de plusieurs noms. Certaines règles d’application posées dans un souci d’efficacité se révélèrent vite singulières ou inapplicables : la suppression de l’article, celle de l’indice de filiation ( Ben … Ould…) celle aussi du titre de pèlerin (El Hadj), il fallut y renoncer et reprendre ici le travail déjà fait, tandis qu’ailleurs on le maintenait parce qu’il avait été déjà homologué.

        Quant à la collation des noms patronymiques, elle abouti entre les mains de commissaires facétieux, ou peu au courant des choses indigènes,  à des résultats inattendus. L’un d’eux se rendit célèbres en donnant aux indigènes qu’il recensait des noms français d’animaux ! Beaucoup d’autres meilleurs arabisants, mais tout aussi racistes multiplièrent les noms arabes d’animaux, les noms grotesques ou injurieux.

         Certes les instructions leur recommandaient de toujours laisser le libre choix de leurs noms patronymiques aux intéressés et en cas d’absence de les prendre toujours parmi les noms de leurs ascendants mais les rapports des commissaires affirment qu’il avait fallu presque partout choisir les noms, les indigènes se désintéressant de ces opérations. Le plus simple dés lors eut été de prendre leurs surnoms (Kounia ou Leqma) et c’est ce qui se fit très souvent. Mais surnom n’est souvent que sobriquet, fruit de la malignité publique, et tel qui ne se choquait pas d’être le boiteux, le teigneux, le bègue ou le bigle de sa mechta, n’apprécia pas de se voir imposer ce nom, ni surtout de devoir le transmettre à ces fils. Certes, il y’a eu peu de rectifications demandées (288 de 1885 à 1894), mais la raison en est sans doute que les victimes n’entendaient pas attirer l’attention sur elles, puis les délais passés, il fallait s’adresser aux tribunaux et supporter les frais. Dans la pratique d’ailleurs les Musulmans n’adoptent leurs « nouveaux noms » (qu’on appela : nekoua dans l’ouest, neqma à l’est) que pour l’usage administratif, et continuèrent bien entendu à porter entre eux, leur nom musulman authentique, lequel d’ailleurs restait inscrit au verso de la carte d’identité, en caractères arabes. C’est pourquoi la plupart des Musulmans ont conservé jusqu’à nos jours le souvenir de leur véritable dénomination familiale.

         Singulière aventure à coup sûr pour l’individu que cette double identité et ce changement de nom. Cela rappelle tel décret de la convention disposant que tout français nommé Leroy devrait à l’avenir s’appeler Laloi ! Mais en Algérie il fallut bien conserver ce nom de « Laloi », et l’habitude, dans le cas où elle finit par s’imposer, ne vint que beaucoup plus tard, à la seconde ou troisième génération. L’interprète Ernest Mercier signalait aussi une conséquence inattendue : beaucoup de gens illettrés qui avaient cependant appris à tracer leurs noms ne purent désormais signer « celui que le caprice leur avait imposer ». A plus forte raison ne pouvaient-il se reconnaître dans la transcription française simplifiée de 1891 : El Abiad devint Labiod, Bou  el’abbâs, Belabbas, Mezghich (Mezrich) devint Mezguiche, Moqqadem, Mokedem, Qirach, Kireche, etc.… . Et la fantaisie des secrétaires de mairie devait transformer bien plus considérablement encore ces transcriptions légales.

        Officiellement, les opérations de constitution de l’état-civil durèrent dix ans, de 1885 à 1894 ; en fait l’essentiel du travail fut effectué de 1890 à 1893. Le 12 décembre 1894 Jules Cambon déclarait devant le conseil supérieur qu’  « était accomplie cette œuvre considérable qui a été effectuée dans la plus grande régularité ». Dans les communes du territoire civil où la loi était seule applicable, on avait inscrit au total 3.069.268 Indigènes et cela avait coûté 1.034.000 F.

         Il ne parait pas y avoir eu de résistance active en dépit des affirmations exagérées du député Pourquery de Boisserin. Mais il n’est pas douteux que la mesure éveilla bien des méfiances ou des inquiétudes. Ce recensement des familles n’étaient-il pas le préliminaire de l’établissement d’un nouvel impôts ou du service militaire obligatoire ? Cela explique sans doute en partie les omissions qu’on ne tarda pas à constater et qui en pays Kabyle en particulier, se révélèrent bientôt considérables : plusieurs journaux en effet signalèrent en 1885 et 1886 que les indigènes cachèrent avec soin leurs enfants mâles.

         Surtout, il restait à imposer l’usage des nouveaux noms familiaux et les déclarations nouvelles. Bien qu’à partir de la loi du 27 juin 1888 on eu ajouté comme infraction à l’indigénat, la non observation du nom patronymique et les retards dans les déclarations d’état civil, l’administration eut de la peine à obtenir satisfaction : le nombre des enfants non déclarés, spécialement des fillettes, fut toujours considérable. Les mariages et les divorces après avoir fait l’objet de déclarations régulières, dans les premières années ne furent bientôt plus portés à la connaissance des officiers de l’état-civil. Une circulaire du 14 novembre 1896 révéla ainsi, à la suite d’une vérification opère dans quelques communes témoins, que les naissances échappaient aux déclarations dans des proportions allant de 1/4 à 3/5. Les décès étaient encore moins régulièrement déclares : 1 sur 3 ou même 1 sur 2 échappaient à tout contrôle. Quant aux mariages que les Musulmans s’obstinaient comme le remarquait Burdeau à tenir pour « des actes plus familiaux que publics » les officiers d’état-civil n’en avaient connaissance qu’à de rares intervalles.

         Faut-il donc considérer que cette loi avait été une mesure pour rien ? Ce fut le sentiment de Jules Ferry en 1892 qui déclara dans un rapport qu’elle n’avait fait « qu’accroître la confusion » - Propos qu’en commission Franck Chauveau lui avait demandé d’atténuer car disait-il « ces mesures ne sont pas mauvaises en soi, l’exécution seule a été vicieuse jusqu’à présent »- ce fut l’opinion de Burdeau en 1891, partagée par de nombreux parlementaires. Devant la commission sénatoriale, l’ex administrateur Sabatier indiqua que, selon lui, « la constitution de l’état-civil (était) et (devait) être une œuvre de dénationalisation, l’intérêt de celle-ci étant de  « préparer la fusion ». Son idée était de franciser plus résolument encore les patronymes indigènes pour favoriser les mariages mixtes. Meriem ben Ali ben Mohammed ben Moussa serait devenue non plus seulement Meriem Moussa, mais « Mademoiselle Marie Moussa », mais Sabatier ne fut pas suivi. Si l’état-civil ne fut pas une œuvre de dénationalisation, il permit peut-être de personnaliser les individus dans la famille, voire, selon le député Le Moigne « de préciser leurs droits et leurs obligations ». A coup sûr, l’intérêt d’une loi  d’état-civil ne saurait être contesté, mais la politique de la table rase et le manque de souplesse dans l’application faillirent transformer en échec définitif une indispensable mesure de progrès.

 

Suivez aussi ce lien pour lire un article intéressant du quotidien El Watan sur l'état-civil en Algerie.

 

http://www.elwatan.com/2005-03-29/2005-03-29-16193

 

 

Par el hiya - Publié dans : HISTOIRE DE GRAREM
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Lundi 24 mars 1 24 /03 /Mars 00:00

Par el hiya - Publié dans : HISTOIRE DE GRAREM
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Vendredi 25 janvier 5 25 /01 /Jan 00:01

             Azzedine Bounemeur est un écrivain algérien né et vivant actuellement dans la région de Grarem. Auteur d’expression française, ses livres ont tous été publiés en France par les maisons d’édition  « Gallimard » et « l’harmattan ». Son premier livre, « les bandits de l’Atlas », pour lequel il a obtenu le premier prix au concours du 20éme anniversaire  de l’indépendance  en 1982, a été envoyé par la poste à la prestigieuse NRF qui l’a immédiatement publié. Paradoxalement la défunte SNED qui a été la première sollicitée, n’a jamais publié ses écrits qui sont restés en souffrance jusqu’à sa dissolution.

             Azzedine Bounemeur qui a été candidat au prix Goncourt en 1983, pour son livre « les bandits de l’Atlas », a publié par la suite successivement « les lions de la nuit » en 1985 et « l’Atlas en feu » en 1987 toujours chez Gallimard . Son quatrième livre « une guerre qui ne dit pas son nom » a par contre été publié chez « L’harmattan » après qu’il ait refusé de consentir à tolérer une censure visant la modification des passages de fond, que lui demandait Gallimard. En homme de principes, Azzedine Bounemeur, ne fait aucune concession de part et d’autre de la Méditerranée , « ni au mélo faussement patriotique et la langue de bois, ni au misérabilisme et la paranoïa sous-jacente au complexe du (dé) colonisé » (expression que j’aime bien, inspirée de l’article : AZZEDINE BOUNEMEUR/Un écrivain dans le maquis des souvenirs, paru dans El Watan du 24 avril 1993, sous la plume de Dahmane Nedjar). 

 

 

 

Par el hiya - Publié dans : HISTOIRE DE GRAREM
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